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Le coeur en tissu

Sarah Tchouatcha, 43 ans, a fait de sa passion, le tissu, un métier l’ayant rendu célèbre auprès des plus grands.
C’est jeudi dernier, qu’avec une classe d’une trentaine d’élèves, nous avons visité le petit atelier de Sarah Tchouatcha. Cette femme que nous croyions si bien connaître après trois années d’enseignement, nous a dévoilé son univers fait de tissus multicolores.
Derrière cette professeure aux idées extraverties et toujours enthousiaste, nous avons découvert beaucoup d’autres facettes que nous n’aurions sûrement jamais devinées.

 L’infusion artistique

Depuis son berceau, l’art fait partie de sa vie. Elle nous dit : « ma grand-mère était couturière, je me rappelle que, petite, je restais des heures assise sur le petit tabouret à côté d’elle, l’admirant au travail. » Il est clair qu’en grandissant dans un environnement pareil la jeune femme a développé très rapidement un sens inouï pour l’art. Et elle ne s’est pas arrêtée aux tissus, enrichissant à chaque occasion sa culture artistique déjà bien remplie.
Avec elle, on va de la photographie aux montages vidéo, des tissus d’Orient à ceux d’Occident, des casseroles émaillées dénichées dans les cases du Cameroun aux tableaux historiques. Passionnée par tout ce qui touche le culturel et le naturel cette jeune femme, alors âgée d’une vingtaine d’années, entre à l’université des beaux-arts.

Contre toute attente, elle préfère se spécialiser dans la photographie, mais, toujours assoiffée de nouveautés, elle visite des musées, voyage dans de nombreux pays, s’enrichissant de plus en plus. Elle nous retrace – nous récite – l’origine du pagne et nous raconte ses plus belles expériences. Elle nous révèle sa devise : « il faut toujours nourrir l’oeil ».

DU SANG AFRICAIN DANS LES VEINES DU VIEUX CONTINENT

Études mouvementées, voyages nombreux. On peut dire que pour une fille de moins d’une trentaine d’années, c’est déjà beaucoup de vécu ; mais pour Sarah, ce n’est pas assez, elle veut plus. Elle trouve un travail comme professeur d’arts plastiques dans notre lycée – Fustel de Coulanges – et emménage au Cameroun.
C’est à cette époque que tout commence vraiment. La jeune femme décide d’apporter de France un vieux fauteuil familial qu’elle aime beaucoup et dont elle apprécie le confort. Épuisé et se dégradant petit à petit, Sarah le regarde rendre l’âme ; mais, ce n’est pas pour rien qu’elle est connue pour être une battante. C’est avec une imagination et une créativité sur mesure qu’elle et sa couturière Christelle remettent ce vieux morceau de bois en forme. À la fin, le fauteuil est recouvert d’un mélange des doux tissus camerounais de la CICAM et siège fièrement dans le salon de Sarah. Ce qui, au début, n’est qu’un simple fauteuil se transforme en noyau de son succès.
Chaque fois que quelqu’un venait chez elle, elle recevait un commentaire sur son chef-d’oeuvre. Bientôt, elle afficha quelques photos et dans les semaines qui suivirent, elle reçut une tonne de demandes. Elle dut recommander le même fauteuil, le démonter pièce par pièce, pour pouvoir le
reproduire exactement à l’identique. « Au début, je faisais ça uniquement par passion, mais j’ai rapidement dû en venir au process industriel. » Car après un passage au Salon des Arts Décoratifs de Paris, arrivèrent cinq commandes, puis c’en furent dix et finalement une des entreprises de meubles les plus connues aux États-Unis passa commande de tout un container. Elle et sa petite troupe passèrent aux dessus de lit, coussins, poupées ; de fil en aiguille une petite entreprise du nom d’Edéa put être créée autour de ce qui devint son tissu phare, le coton kaélè.

SA MARQUE DE FABRIQUE 

Edéa dans le New York Times, Edea dans tous les salons camerounais, Edéa partout. « C’est ma marque de fabrique, quand on voit Edéa, on sait que c’est Sarah », nous dit-elle fièrement. Car oui, un emblème était bien nécessaire après les nombreux plagiats qu’elle a dû subir. Notre artiste, maintenant âgée d’une quarantaine d’années, fait chasse gardée sur ses créations en signant à chaque fois. L’énergie et l’amour qu’elle a mis dans Edéa sont beaucoup trop grands pour supporter le vol de son imagination. « Lorsque j’ai fait le catalogue de ma marque,
ça m’a pris tout un été. Il fallait que tout corresponde. » Maniaque et exigeante, chez Sarah Tchouatcha, tout doit être parfait. Son assistante, Ange, nous dit « Sarah est quelqu’un de très impulsif, quand quelque chose ne va pas, ça gueule ». Les deux couturières, Justine et Christelle, approuvent en rigolant.

COMME UN TISSU QUI SE DÉCOUD

Après dix années de travail et plus, son magnifique projet s’effile peu à peu. Le tissu kaélè, sa base, a cessé d’être produit. Elle a cherché dans tous les recoins du pays les derniers mètres qui en restaient, a essayé plus d’une fois de convaincre la CICAM de recommencer la production de ce tissu. En vain. C’est bel et bien la fin, fin, mais après une belle histoire. Je sais que tout ce que j’ai fait est entièrement mon travail, j’ai été remerciée tant de fois, je suis fière de moi et j’en ai tiré une expérience magnifique. »
Même si ce projet arrive à sa fin, elle est définitivement encore vivante. Maman de deux enfants et professeure, dans dix ans elle se voit dans l'atelier de sa nouvelle agence, Nassara, toujours inspirée par la jeunesse et la fraîcheur de ses élèves ; nous espérons que ses ressources continueront à se renouveler. Une chose est sûre, son nom restera imprimé sur les mailles de la culture camerounaise encore pour longtemps.
Il est 16 h 54, après deux heures dans son atelier, étouffés dans une chaleur moite après qu’une énième coupure de courant a fait rendre le dernier souffle au vieux climatiseur, nous pouvons dire une chose, Sarah Tchouatcha est une femme géniale.

Nature activité
Animateurs Pédagogiques
Classes concernées